41 – REVALORISONS LA MÉMOIRE (pédagogie)

Sans mémoire, comment réfléchir et décider ?
Ce sujet a déjà son importance en soi
mais, plus encore, comme une introduction à « Mémoire et formation religieuse ».


Avec l’intelligence et la volonté, la mémoire est l’un des éléments fondamentaux de l’esprit humain. Elle est la faculté de conserver les idées antérieurement acquises, de rappeler des états de conscience passés : c’est ce qui permet de nous situer dans le temps. Sans mémoire, comment se souvenir ? (L’amnésie est un grave handicap…) Sans mémoire, comment réfléchir et décider ?

Pour la construction du moi, la mémoire se situe comme l’auxiliaire indispensable de l’intelligence et du raisonnement.

D’autre part, le but de l’enseignement est d’apprendre aux enfants à penser : l’essentiel n’est donc pas de leur faire mémoriser le plus de choses possibles ! Que servirait d’entasser dans la mémoire des connaissances innombrables, si l’esprit ne sait ni les unir en idées ni les classer ?

Des abus en ce sens (mémoriser sans comprendre) – à une certaine époque depuis longtemps révolue ! – ont conduit de nos jours à l’excès inverse : que ce soit à l’école ou au catéchisme, l’exercice de la mémoire a subi depuis plusieurs décades une « éclipse » notoire.

Mais si l’on n’a pas pris soin de donner à l’enfant, grâce à la mémoire – et dès ses premières années – les acquisitions indispensables, sur quoi pourra-t-il ensuite réfléchir, construire sa pensée ?

Bon nombre d’enseignants redécouvrent maintenant les bienfaits de la mémorisation.
Il faut donc remettre en honneur le travail de la mémoire : l’enfant en a absolument besoin pour conserver la connaissance de ce qui vient de lui être enseigné, puis pour l’utiliser plus tard.

Sans un minimum de « par cœur », que restera-t-il ? (par exemple : les leçons d’histoire de France…)

À quel âge commencer ?

Avant 3 ans, l’enfant vit exclusivement dans le présent : les mots « hier » ou « demain » ne lui disent à peu près rien. C’est à partir de 3 ans – 3 ans 1/2 qu’il commence à se situer dans le temps : on constate alors un grand développement de la mémoire.

Essentiel à la construction du moi, le travail souterrain de la mémoire est la source de notre identité dans le temps, la condition aussi de notre libération du présent et de l’immédiat. (…) La mémoire accumule des éléments de notre moi. Dès que, par la mémoire, l’enfant a des souvenirs proprement dits, un petit passé qui est à lui, son moi s’enrichit. Etre quelqu’un, c’est avoir une histoire.
(Père Jean Rimaud, s.j. L’éducation, direction de la croissance. 1954)

L’enfant enregistre alors tout avec une étonnante facilité.

« Pendant cette période de sensibilité au langage (qui se place avant 9 ans), la mémoire auditive de l’enfant est remarquable. Apprendre par cœur n’est pas seulement un plaisir, c’est un besoin. Il enregistre et imite tous les sons qu’il entend… »
(H. Lubienska de Lenval. L’éducation du sens religieux. Ed. Spes, 1945)

Nous n’avons pas trop à nous préoccuper du fait que, dans ces toutes premières années, un enfant peut « ne pas comprendre » certains mots : à cet âge, il est surtout sensible à la « magie », la musique des mots, au rythme de la phrase. C’est cela qui l’intéresse, bien plus que le sens des mots, et c’est cela qui lui fait retenir le texte.

Avant même de comprendre la signification d’un mot ou d’une phrase, le tout-petit en pressent le sens profond par un don d’intuition qui lui est tout particulier. Jusqu’à 3 ans, il se contente de répéter les mots en les « écorchant » parfois, mais cela importe peu.
A partir de 3 ans, non seulement il les répète, mais il les aime. Il aime en particulier les mots nouveaux, qui lui paraissent réservés à certains cas ou à certaines personnes. Il les découvre avec un sentiment de fierté, comme s’il en faisait don à celui à qui il s’adresse.
Sur le plan religieux, la question du vocabulaire est d’une grande importance.
(Jeanne-Marie Dingeon. Père et Mère à l’image de Dieu. 1960)

Comprendre le sens des mots viendra tout naturellement plus tard, autour de l’âge de raison : mais alors il les comprendra d’autant mieux qu’il les aura appris plus tôt.

Une disposition privilégiée

Nous bénéficions donc, dans ces 9 ou 10 premières années, d’une disposition privilégiée.
La constater est une chose ; la développer en temps utile en est une autre.

A quoi servirait cette merveilleuse faculté si l’éducateur ne se soucie pas de l’exercer ?
Nous le savons : un organe laissé sans exercice s’atrophie peu à peu. Ainsi, pour développer leur talent, chaque jour, des heures durant, le sportif s’entraîne, l’artiste travaille… Cette règle concerne aussi la mémoire.

Deux étapes

Dans la formation de l’esprit humain, on peut distinguer deux étapes :

– d’abord une période d’acquisitions qui se font par le travail de la mémoire, au moyen de certains mécanismes (par exemple, les tables de multiplication).
Cette étape se situe, en gros, de 3 ans 1/2 à 9 ans. Cette période correspond à l’âge du « primaire ».

– ensuite, mais ensuite seulement, l’enfant commencera vraiment à pouvoir apprendre à réfléchir sur ces connaissances emmagasinées par la mémoire et les assimiler (les faire « siennes ») : ce travail de réflexion correspond au cycle du « secondaire ».

…Mais si, faute d’avoir suffisamment exercé sa mémoire, il n’a pu acquérir les connaissances de base indispensables, sur quoi, plus tard, fera-t-il porter sa réflexion ?

Notons encore que l’exercice de la mémoire ne devra pas, cependant, s’arrêter après cette première étape, mais plutôt s’intensifier encore : la mémoire ayant été bien exercée déjà dès les premières années, l’enfant n’aura pas de difficultés à mémoriser des textes plus longs, littéraires en particulier, qui viendront enrichir son fonds culturel.
Cet entraînement de la mémoire sera aussi fort utile pour l’acquisition des connaissances religieuses indispensables au développement de sa foi.

Sur quoi exercer la mémoire ?

C’est donc surtout à l’âge du primaire que cette faculté doit être développée. Mais sans la négliger ensuite !
En classe, à la maternelle, c’est l’âge des comptines, des poésies, des chansons

Comptines : Pomme de reinette et pomme d’api… – Am stram gram… – Une souris verteetc.
Poésies : Dame souris trotte (Verlaine) …
Chansons : Sur le pont d’Avignon… Frère Jacques… C’est la Mère Michel qui a perdu son chat…
                  La Tour, prends garde !…

Dans les classes suivantes du primaire, en fonction de l’âge des enfants, les Fables de la Fontaine sont
une valeur sûre, ou tant d’autres textes de notre très riche fonds littéraire.
Sans oublier les tables de multiplication ! ou les dates importantes de l’histoire de France…

A partir de la 6ème et dans les classes suivantes, d’autres Fables de la Fontaine toujours, mais aussi, selon le programme de la classe, des extraits de grands textes classiques : la Chanson de Roland, des poèmes de Ronsard, etc. avant d’aborder des passages des grandes pièces de Corneille, Racine, Molière…
Pensons encore à la préparation d’une pièce de théâtre qui demande le plus souvent un important travail de mémoire.

Si ces choses sont effectivement inscrites, à l’école, au programme de nos enfants, tant mieux ! Il reste aux parents à les aider (surtout les plus jeunes) pour la mémorisation des textes à apprendre, à vérifier qu’ils soient bien sus.

Mais s’il vous semble que cette partie de l’enseignement scolaire reste déficiente ou absente, il vous revient de prendre l’initiative d’exercer vous-même la mémoire de vos enfants.

(Attention pourtant : même dans une même famille, certains auront plus de facilité que d’autres.
A nous de savoir « doser » l’effort demandé à chacun en fonction de ses possibilités.)

(Il n’y a pas que la formation littéraire : dans les classes du lycée, l’élève n’aura-t-il pas aussi à mémoriser un bon nombre de formules mathématiques, chimiques, etc. ? D’où l’utilité d’avoir alors une mémoire exercée !)

Processus de fonctionnement de la mémoire ?

Trois étapes sont nécessaires :

– écouter, être attentif
– enregistrer dans la mémoire au moyen de différents types d’associations : paroles, gestes, couleurs…
– fixer, conserver et entretenir par le moyen de répétitions.

Comment faire travailler la mémoire ?

La règle courante pour faire travailler la mémoire est donc la répétition : on apprend une phrase, on la répète jusqu’à ce qu’on la sache bien, puis on y ajoute la phrase suivante, et ainsi de suite…

Mais la mémoire prend plusieurs formes : affective, sensitive (auditive, visuelle, tactile, olfactive, gustative), mais encore gestuelle, rythmique, verbale…

La mémorisation se fera d’autant mieux qu’on s’appuiera sur la forme qui convient le mieux à l’enfant.
En particulier le geste et le rythme viennent bien souvent, surtout chez les petits, au secours de la parole : sachons en tirer parti. (C’est toute la raison d’être, par exemple, des poésies ou chants mimés dans les classes enfantines.)

Si l’on ne peut trouver le geste descriptif adéquat, un simple balancement de la main en mesure pourra servir de support à la mémorisation. On peut aussi l’accompagner d’une intonation chantante et rythmée.
Cette manière de faire est toujours pratiquée dans bien des civilisations pour mémoriser prières, contes ou légendes (c’est la base de toute la tradition orale, d’usage multiséculaire).

Les ennemis de la mémoire

Trop d’images…
Dans le monde dans lequel nous vivons, dominé en grande partie par une culture de l’audio-visuel (télévision, ordinateur, etc.), l’esprit reçoit de très nombreuses images : trop d’images… Cela le dispense de réfléchir.
Où est alors la véritable formation de l’intelligence et d’un nécessaire discernement ?

L’intelligence contemporaine fonctionne passivement : elle absorbe une grande quantité d’informations dans une culture éclatée, sans distance ni analyse. La plupart du temps, elle consomme plus qu’elle ne cherche…
(Cal Jean Honoré – interview dans FAMILLE CHRÉTIENNE n° 1422 – 3-9/09/05)

Une pédagogie sans exercice de la mémoire

Par ailleurs, les programmes scolaires ont vu disparaître dans une très large mesure tout travail de la mémoire : au lieu d’apprendre les tables de multiplication, les enfants du primaire disposent trop tôt d’une calculette !

Les conséquences de cette pédagogie privée de l’exercice de la mémoire (depuis plusieurs décades…) apparaissent maintenant, désastreuses, extrêmement dommageables pour la construction de l’intelligence :
on ne compte plus les livres ou articles où les enseignants expriment leurs doléances, leurs inquiétudes, et réclament le rétablissement d’une pédagogie où la mémoire ait sa juste place.

Limites de la mémoire

La mémoire doit servir d’auxiliaire à l’intelligence, mais non pas se substituer à elle.

Le travail de la mémoire est destiné à « engranger » une connaissance, pour pouvoir l’utiliser par ailleurs. Il doit donc venir en appoint après une leçon où l’on s’assurera que l’enfant a bien compris.

Méfions-nous donc du danger des automatismes et de la routine : apparemment, l’enfant sait sa leçon. Mais si, sorti du contexte, il est incapable de répondre aux questions posées, c’est qu’il n’a pas réellement compris.

Si l’on se dispense de ce travail de réflexion indispensable à la formation de l’esprit humain, préalable au travail de la mémoire, nous risquerions d’obtenir une mécanisation de l’esprit, à l’opposé même du but recherché.

Conclusion

La mémoire est donc une faculté extrêmement précieuse, auxiliaire indispensable au développement de l’intelligence de nos enfants. Nous avons pu voir à quel point il est important de la cultiver en temps utile, dans cette période privilégiée de 3 ans 1/2 à 9 ans. Mais il sera nécessaire de continuer à l’exercer tout au long de la croissance de l’enfant.
Enfin, notons que l’action de la mémoire ne va pas se limiter aux seules connaissances scolaires : elle va encore jouer un rôle de premier ordre dans la formation religieuse.

Voir le document Mémoire et formation religieuse.