13 – LE SENS CHRÉTIEN DU SACRIFICE (formation)

« Parler de sacrifice, c’était bon pour les siècles passés. Mais maintenant, on préfère parler d’amour »…

– Pourquoi ce qui était vrai dans les siècles passés ne le serait-il plus de nos jours ?
Le fonds de la nature humaine aurait-il changé ?

Ce qui est certain, c’est que notre nature, laissée à elle-même – sans la grâce – reste viciée par les conséquences du péché originel : d’où notre recul instinctif devant l’idée de sacrifice, mot que l’on perçoit seulement comme une « privation ».
Mais c’est là une vision très réductrice de la notion de sacrifice.
Nous le savons bien : ni l’idée ni le mot ne sont « au goût du jour ». Notre société contemporaine, dans sa recherche effrénée du plaisir, dont elle prétend faire un absolu, cherche à évacuer par là même tout ce qui est contrainte, désagrément, effort, tout ce qui coûte à notre nature… en un mot : « la Croix« .

Il est clair que c’est là une mentalité totalement incompatible avec l’esprit chrétien.

Le « sacrifice » fait partie intégrante de la vie chrétienne

Car la réalité reste la même : il est impossible, pour un vrai « fidèle du Christ », d’en faire l’économie :

Celui qui veut venir à ma suite, qu’il se renonce, qu’il porte sa Croix et qu’il me suive.
(Mt 16, 24)

Qui ne prend pas sa Croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi.
Qui aura trouvé sa vie la perdra, et qui aura perdu sa vie à cause de moi la trouvera.
(Mt 10, 38)

Qu’on le veuille ou non, le “sacrifice” fait partie intégrante de la vie chrétienne.
On ne peut l’évacuer sans renier notre identité chrétienne. C’est à nous de faire notre choix.

Le sacrifice – ou renoncement – fait donc bien partie intégrante du programme de toute vie chrétienne.
Quoi qu’en pensent certains, ce n’est pas une « matière à option »“Je suis la Voie…” (Jn 14, 6).

« La Voie » : Il n’y en a qu’une. Il n’y a pas d’alternative. Et cette Voie, c’est la Croix.
Elle est LE chemin, le “point de passage obligé” pour entrer dans la gloire : c’est là le grand mystère que nous fait découvrir la Passion de notre Sauveur.

Pas d’autre voie, dans la vie chrétienne, que la Croix et le sacrifice

Rien ne nous autorise donc à supprimer l’aspect “sacrifice” de notre vie chrétienne… à moins de perdre notre identité chrétienne.
Aussi bien, pour comprendre la valeur du sacrifice et sa nécessité, à la fois dans nos vies et pour l’éducation de nos enfants, il faudra :

– pour commencer, nous dégager du monde matériel et matérialiste qui nous entoure. Conserver notre indépendance d’esprit est une condition préliminaire indispensable pour préserver notre liberté : la vraie. Ne vous conformez pas au monde présent, disait déjà saint Paul (Rm 12, 2).

Déjà, ceci va nous demander des efforts continuels. Mais cette volonté aura besoin d’être soutenue par :

– une vision de foi solidement ancrée : croire que, pour vaincre le mal en nous et vivre dans la Lumière, la Croix est nécessaire dans notre vie. Car c’est la Croix qui nous a sauvés.

– Enfin, élément fondamental à ne pas oublier : le sacrifice dans notre vie ne trouve toute sa valeur que s’il est vécu en union avec celui du Christ : par amour.

Si nous aimons la Croix, ce n’est pas qu’en elle-même elle soit aimable… Mais c’est là, et là seulement, que nous trouvons le Christ, qui, par amour pour nous, s’est laissé clouer sur la Croix : c’est Lui que nous aimons, Lui que nous cherchons.

Le mystère de la Croix est un mystère d’amour : si Jésus et ses disciples n’ont jamais édulcoré le scandale de la Croix, c‘est qu’un secret lui donne son sens :

Le Fils de Dieu m’a aimé et s’est livré pour moi. (Ga 2, 20)

Il m‘a aimé : c’est le seul mot qui explique la Croix. Et moi, que ferai-je pour Lui ?

Le monde d’aujourd’hui cherche à évacuer la Croix.
Une tradition anti-chrétienne veut la supprimer et nous dire que l’homme n’a pas en elle ses racines… Si nous abandonnons la Croix du Christ et la vidons de son sens, l’homme n’a plus de racines, plus d’avenir. Car seuls Jésus et sa Croix ont les paroles de la Vie éternelle.
(Jean-Paul II Vendredi-Saint 1994)

“Aimer… jusqu’à ce que ça fasse mal !” (Mère Térésa)

Jésus nous aime, Il a donné sa Vie pour nous…
Prenons-nous au sérieux cet amour dont Il nous aime ? Il a soif d’être aimé : c’est cela, ce n’est que cela qu’il attend de nous. Et que reçoit-il ? Que Lui rendons-nous en retour ?
Entendons-nous sa plainte ?

« Voici ce Cœur qui a tant aimé les hommes qu’il n’a rien épargné,
jusqu’à s’épuiser et se consumer pour leur témoigner son amour ;
et pour reconnaissance, Je ne reçois de la plupart que des ingratitudes,
par leurs irrévérences et leurs sacrilèges, et par les froideurs et les mépris
qu’ils ont pour Moi dans ce Sacrement d’Amour « 
(Le Sacré-Cœur à Sainte Marguerite-Marie)

Il m’a aimé : c’est la grande leçon que nous enseigne Jésus Crucifié, et Lui seul peut nous la donner.
C’est en Le contemplant sur la Croix que nous puiserons, en Lui, la force d’aimer à notre tour.

Mon coeur s’attend à l’insulte et à la misère :
J’attends un ami qui partage ma peine, mais personne ne vient ;
quelqu’un pour me consoler, et je n’en trouve pas.
Pour nourriture, ils me donnent du fiel,
et dans ma soif, ils m’ont présenté du vinaigre à boire.
(Ps 68, 21, 23)

Approfondir notre réflexion sur le sacrifice…

Dans le monde d’aujourd’hui, l’idée de sacrifice n’est plus comprise, voire rejetée.
Pour commencer, il sera utile de passer par l’étymologie, et de regarder ce sens primaire : “rendre sacré”, donner à Dieu quelque chose d’assez anodin, car terrestre, mais qui devient sien.
Dieu a fait toutes choses bonnes (cf Gn 1 : Et Dieu vit que cela était bon).
Dieu nous propose d’aller au-delà des biens qu’Il nous donne, des petits bonheurs terrestres qu’ils procurent, pour aller à Lui-même, qui seul est LE vrai Bien.

Le péché, c’est accaparer un petit bien, oublier le reste et surtout la source de ce bien.
L’éducation au renoncement peut-être stoïque, kantienne, peu chrétienne : serrer les dents et se priver arbitrairement de choses pas mauvaises… ça semble insupportable aujourd’hui.

La joie de donner vient quand on regarde Celui à qui on donne et qui accepte notre modeste cadeau, et qui attend nos cadeaux à sa messe de Jésus-Homme pour les transformer, puisque ce Jésus est Dieu. Nos petits gestes prennent alors une valeur infinie.

Sachons que nos sacrifices sont inutiles tant qu’ils sont “nôtres”.
Déjà, les prophètes montraient Dieu dégoûté des holocaustes (Am 5, 22) ;
et surtout, Jésus sur la Croix sauve tous ceux qu’il sanctifie, pour toujours (He 10, 14). Cela suffit. Suprême œuvre de miséricorde, Il nous associe à son Sacrifice : Il a vaincu et, en nous, à travers nous, Il veut vaincre encore (Ap 6, 2).

Notre bonheur, c’est que Jésus a tout donné, et que cela suffit largement.
Emportés par cet élan, nous sommes emmenés par Lui, invités à des dépassements successifs, invités à ne pas rester à nos petits biens et notre coquetterie (Ct 5, 3).
Et là, le sacrifice devient libération.

Au niveau éducatif, il me semble que l’éducateur est là moins pour fixer des renoncements arbitraires que pour encourager la générosité des enfants de Dieu : un enfant aime préparer un bouquet pour Marie, aime confier à Jésus ses joies et ses peines…

Et comme l’égoïsme est parfois bien ancré en lui, est-il plus facile d’y aller “au marteau” (un adulte a du poids) ou ne vaudrait-il pas mieux lui faire comprendre QUI est Jésus, l’attente qu’Il a de partager sa vie, Lui qui peut seul la combler et la libérer de ses égoïsmes étouffants ? Délicat, certes.
En outre, c’est Dieu qui a l’initiative, et puis, d’une certaine façon, l’enfant lui-même.
(Père Bernard JOBERT, curé de paroisse)

Comment se présente la Croix dans notre vie ?

La Croix dans notre vie, ce n’est pas autre chose que cette multitude de petites contrariétés, contradictions, souffrances petites ou grandes, que nous rencontrons chaque jour sur notre chemin.

Une somme de “petites croix” : sachons les reconnaître, les accueillir avec amour ou, du moins, avec patience ! Ne laissons pas passer les occasions…

C’est ce que nous explique ici saint Louis-Marie Grignion de Montfort, dans un court passage de sa « Lettre aux Amis de la Croix » (grand texte trop peu connu…) :

« Savoir faire autant de profit des petites souffrances que des grandes… »

Dieu ne regarde pas tant la souffrance que la manière dont on souffre.
– Souffrir beaucoup et souffrir mal, c’est souffrir en damné ;
– souffrir beaucoup et avec courage, mais pour une mauvaise cause, c’est souffrir en démon ;
– souffrir peu ou beaucoup et souffrir pour Dieu, c’est souffrir en saint

L’orgueil de la nature peut demander et même rechercher et embrasser les croix grandes et éclatantes ;
mais choisir et porter joyeusement les croix petites et obscures, ce ne peut être que l’effet d’une grande grâce et d’une grande fidélité à Dieu.

Faites donc comme le marchand au regard de son comptoir :
faites profit de tout, ne laissez pas perdre la moindre parcelle de la vraie Croix, quand ce ne serait qu’une piqûre de mouche ou d’épingle, un petit travers d’un voisin, une petite injure par méprise, une petite perte d’un denier, un petit trouble dans l’âme, une petite lassitude dans le corps, une petite douleur dans un de vos membres, etc.

Faites profit de tout, comme l’épicier dans sa boutique, et vous deviendrez bientôt riches en Dieu, comme l’épicier devient riche en argent en mettant denier sur denier dans son comptoir.
A la moindre traverse qui vous arrive, dites : « Dieu soit béni ! Merci mon Dieu ! ».
Ensuite cachez dans la mémoire de Dieu (qui est comme votre comptoir) la Croix que vous venez de gagner, et puis ne vous en souvenez plus que pour dire : « Grand merci ! »
(saint Louis-Marie Grignion de Montfort, Lettre aux Amis de la Croix)